Ex-voto

Lucie au bûcher des couleurs crépitantes
Corps aqueux bleu indigo
Révèle la danse
Ce qu’est son art
Et fait signe de la trace éphémère
Entre les murs noirs profonds des certitudes
Les mains dénouent ces fois terribles
D’autres chemins sont possibles
Et la dressent et la propulsent
Fuseau montant
Dans les blancs du jour
Pour un horizon entier
L’espace fusionne avec l’espace
Les bras roulants s’enchevêtrent
Et tournent et glissent sur son ventre
Sonar atypique
Du mouvement libre de tout préjugé
Elle courbe la tête et mieux l’entend
Lucie aux flambeaux de couleurs crépitantes
Random Access Memory

Il y a un retour dans la démarche de Suret-Canale avec la série Random Access Memory.
La référence à Niepce est explicite et revendiquée quant à l’utilisation du bitume de Judée. Niepce et la première photographie : une image imprécise et fragile. Puis le daguerréotype, chaque fois unique, prélude à une aventure artisanale et artistique.
Les débuts de la création photographique ont pour modèle la peinture. La photographie va tendre à restituer le réel, à l’imiter –comme la peinture avant elle-, tout en se constituant comme un tableau, par la manière de donner à voir et par ses thèmes mêmes (scènes de genre, portraits, paysages, natures mortes…).
Un dialogue permanent et parfois conflictuel va alors s’instaurer entre la photographie et la peinture, les artistes y servant leur rapport au monde et à l’imaginaire, en un écho troublant.
La série Random Acess Memory renoue avec l’impression volatile des premières photographies. Des peintures comme des positifs obtenus avec le bitume de Judée. Mais l’objet peint ne cherche pas à représenter, à rendre le réel : bien plus à aviver le monde sensible qui est montré, via la mémoire du geste du peintre.
Ce retour à une image instable avec les oscillations et les variations de lumière obtenues par transparence pourrait caractériser ces instants fugaces saisis comme une empreinte, une forme-sens en quelque sorte.
Stephane le Pape, 04/04/2009.
RANDOM ACCES MEMORY (3)

Peindre l’indicible. Peindre l’inadmissible. Peindre le pas croyable. Peindre le récit des déportés silencieux, tus par la frayeur du récit, inaudible aux autres.
Peut-on re-présenter la Shoah ? Le débat perdure : peut-on reconstituer pour montrer ? pour dénoncer ? L’épreuve est risquée : aux tenants du document, du témoignage, les tenants de la fiction, de l’appropriation.
Buchenwald : une peinture sans pathos, sans logos. Une mémoire collective qui surgit, frappante, qu’on reconnaît, qu’on évite. Une peinture nécessaire, hommage à Taslitzky.
Peindre l’innommable , l’image manquante.
Stephane le Pape, 05/04/2009.
INRI

Voici un INRI bien singulier.
Regardez-le sur sa croix. Sa croix ? Le même noir que la fumée de ce qui brûle en arrière-plan, une croix noire, de combustion.
Ce christ est cloué sur le sang : à droite pour lui, un avant-bras sanguinolent, pas de support visible, le prolongement d’une croix de sang.
Pourtant il est là, il est présent. Corps veineux et sanguin, un peu comme une illusion, suspendu : le mât vertical de sa croix transparaît sous son corps.
Sang, destruction : perpétuel recommencement de la barbarie.
L’an 0 n’existe pas dans l’ère chrétienne , ni dans l’ère républicaine. Zéro est un mot dérivé de l ‘arabe çifa : vide. L’an 0 n’existe pas.
Qu’on adhère ou pas aux paroles apocryphes du Christ, elles font sens.
Observez ce visage qui tente une voix sur son torse, sans qu’un son ne sorte.
Ici, le prestige du Christ en croix en prend un coup : parole vaine !vidée de sens !
Le 0 est le symbole de la création en qui se trouve la source et la racine de l’éternelle nature :sang et destruction.
L’an 0 n’existe pas ? Nous y sommes.
Stephane le Pape, 28/03/2009.
Le vieux buffet.

Georges Perros a écrit : « On pose un livre comme une question. » Ici on pose un regard comme une question.
Qu’est-ce qu’il cache ce buffet ? C’est quoi ce meuble monumental et frêle ?
On est devant, de face mais à distance : l’observateur lève légèrement les yeux pour le voir,
comme un enfant. Le buffet s’élève devant lui, vertical : il impose sa masse.
Une porte de guingois, il n’a pas de clé, il est légèrement entrouvert : quel mystère renferme-t-il ?
Un rêve aux couleurs de confitures de mirabelles, de myrtilles, de reines-claudes, de fruits rouges… un confiturier ?
Va savoir : la lumière qui l’éclaire de la droite refuse à l’œil de se glisser par l’entrebâillement de la porte.
Qu’est-ce qu’il montre alors ? La nostalgie, l’odeur d’une enfance : le buffet de la mémoire, intime et partagée.
Le buffet tient encore sur ses pieds, il résiste. Il n’est pas exposé comme une antiquité :
il appartient à l’endroit où il est, il se fond dans cet espace intime, comme une nécessité.
Le vieux buffet n’est pas recyclé, ce n’est pas un « meuble peint »,
mais la peinture d’un objet qui n’a pour valeur que son humanité.
Stephane le Pape, 07/03/2009.
La peinture en vérité.

C’est un paysage. Un paysage désolé : promesse ou défaite ? Une peinture de paysage.
Entre l’origine et l’éternité.
Un lieu improbable, au temps alangui, suspendu. Surfaces horizontales, un seul plan. Une menace néanmoins : le ciel noir qui pèse sur le bleu, lui-même lourd, pâteux , un bloc de ciel. Mais ce ciel noir est-il l’annonce d’une menace ou son éloignement ? Et les deux tiers de la surface de la toile : un désert ( ?), un silence. Un espace sans vie apparente.
Des blocs encore posés dans ce désert minéral, des blocs informes. Chaleur des ocres rouges et bruns- blancs gelés de l’horizon entre ciel et terre, et ces blocs posés à plat. Comme une transition entre les deux , des couleurs qui semblent fondre, comme un ruisseau ou sa trace en bas à droite.
Mais la possibilité d’une vie : « peut-être une cabane » me dit Clément. Sans ce « peut-être », sans la masse blanche, rose et carrée d’une possible cabane, sans cette architecture prolongée par deux rectangles blancs, le tableau ne tient pas : est-ce un monde avant l’homme ? un monde après l’homme ? La peinture n’est pas narrative mais on voit un avant, ou un après. Un espace atemporel, avant l’homme , bien avant Lascaux et la figuration de la présence humaine, ou après l’homme, les vestiges d’un monde enfoui, comme Pompéi.
Une peinture du hors temps qui hésite entre l’origine et l’éternité.
Stephane le Pape, le 2 mars 2009
A-TE-LIER

Toile carrée : horizon impossible .
Restons dans l’atelier.
Pas facile… Le lieu est fermé : la perspective est stoppée par deux fonds profonds et sombres, sol et plafond. Huis clos donc. Conversation entre le peintre, le modèle et la peinture.
Un horizon tout de même : dans le miroir, encadrant la tête, une ouverture ce ciel bleu pour l’ombre du peintre à demi caché par un socle obscur, aux inscriptions énigmatiques. Les pieds dans la glaise, la tête dans les étoiles ?
Suivons la ligne oblique qu’il trace vers la muse.
La femme, vénus urbaine, vénus contemporaine, nu à la botte noire, élancée centrale . Elle est ligotée. Non : c’est le peintre : A-TE-LIER. Le modèle et son peintre. Qui décide ? Son profil invite à se diriger vers l’autre extrémité de la toile : à demi-orange et lumineuse, elle éclaire le tableau.
Le peintre doit s’effacer : ce sera un dialogue entre le modèle et le tableau.
Ce tableau dans le tableau, imposant, peinture-monument, aux contours implacables qui représente entièrement le modèle, orange, nimbé de rouge, d’un mouvement. L’oblique de la toile est brisée : la verticalité s’impose, de haut en bas, du socle au plafond. La femme peinture appelle le regard, le modèle accepte et le peintre se soustrait. La peinture dans la peinture est signée : Suret-Canale 2009, trace de l’effacement.
Le peintre disparaît, le modèle intercède, la peinture apparaît. L’atelier est ce lieu du « pari intégral » -encore Perros- où la peinture montre sa présence.
Le pari intégral de Suret-Canale ?
Stephane Le Pape, 09/03/2009
Le funambule.

L’équilibre est dans le regard.
Tout le corps est tendu vers cet équilibre : port de tête rigoureux, buste droit, bras-balanciers, muscles des jambes en recherche de stabilité sur le fil, muscles frémissants et durs.
Le funambule repose, pose sur le fil : légèreté atteinte qui se joue dans la tension du corps.
Un corps somme de tous les mouvements, de tous les gestes, articulé-déhanché, instantané de moments successifs. Le regard est assuré, fixe, profond : mémoire du corps conquis.
C’est un personnage nulle part, dans un non-lieu où l’air vibre et tremble. Un air libre : un libre autre. Un personnage réduit à sa fonction, magnifié par sa fonction : funambule.
La présence essentielle du défi relevé.
The tightrope walker.
The balance is in the eye.
His entire body is tensed to maintain equilibrium. His head is steady, his chest straight and his arms outstretched as the muscles of his legs remain taut and quivering in search of stability on the wire.
Upon the wire, the tightrope walker rests as if in a pose. He seems light as air, belying the tension in his body.
He is in complete control of his body, each gesture articulated in instantaneous, successive moments. His expression is assured; fixed in the deep memory of his body’s triumph.
The tightrope walker has stepped into an atmosphere of freedom where the air vibrates and trembles. He is a man reduced to a function, yet at the same time magnified by this function: balancing on a tightrope.
His presence is that of a man who has faced the ultimate challenge.
Stephane Le Pape, 15/03/2009

Clandestin
Ca hurle dans ma tête
Clandestin
Ca hurle dans mon corps
Clandestin
Ailleurs, changer de bord
Clandestin
Soixante, quatre-vingt, combien encore
Clandestin
Crever ou vivre, juste une place
Clandestin
Une place
Une place à bord
Clandestin
Naufrage, tenter le sort
Sur la barcasse
Clandestin
Demain
Stephane Le Pape

L’invisible
Il erre dans les quartiers
croupit au pas des portes
absent
mendiant
dans le flux des rues
qu’il ne quitte plus
murmure sous ses cartons
ne se plaint pas
sans abri
sans place au soleil
affranchi de notre vue
de nos paroles
recroquevillé au vent blessant
hirsute
aux yeux perdus
on ne le voit pas
on ne l’a pas remarqué tout à l’heure
système gagnant
y’en a un qui m’a demandé trois sous
et
je sortais du ciné y m’a redemandé trois sous
système gagnant
efface-le de ta mémoire
l’invisible est avec nous
dans nos pas
pas moi pas
pas mea culpa
l’air est glacial
je m’interroge
aucune révolte
aucune attente
aucune promesse
un désastre
système gagnant
muets
immobiles
spectateurs
résignés
hagards
système gagnant
système gagnant
un cercueil cloué avec du fric.
Stephane Le Pape

à Liti et Michel
femme à la beauté sûre
femme au geste matinal
ou le soir
devant miroir
naturée
peau perlée pâle
audace d’être arôme avéré vive chimère
femme sentinelle horizon fervent déchirant patience lasse dévorante pensée
flacon posé mat
à corps distants
retenus continuels
tenir l’attente
furieusement
femme à la nuelle livrée

Danse, resplendissante, tout en voiles, nue dessous.
Vis, légère, affole les sens. Naturelle, sauvage, cours d’un détour à l’autre, vole presque.
Elan animal, virevolte et résonne dans le silence. Flotte, fluide, flamme, musicale. Efface le sol sous tes sauts.
Une mèche pend à ton front perlé de sueur. Le creux de ta pupille scintille et cligne. Danse au gré de l’air qui te tourmente. Troublante, irradiante, tes muscles se jouent de l’instant : parfois là, aussitôt ailleurs.
Initie l’harmonie du désordre en un tourbillon de vagues.
Et elle s’allonge, immobile. Un rêve de fumée blanche encense la salle.
Stephane Le Pape

Qui est l’ombre
Qui est la lumière
Qui se retourne trop tôt
Et la laisse aux Enfers
Qui charme et charmera
Alors qu’elle tendit les bras
Suppliante
Attendante
Qui est l’autre
Quel est son mystère
Qui lui tourne le dos
Qui d’une morsure de vipère
Charmera les bois
De sa lyre qui liera
Aux amants cette amante-là
Désirée
Expirée
A la gloire offerte
Qui peut résister
Qui se détourne de l’autre
Pour un instant
D’éternité
Qui est l’ombre
Qui est la lumière
Qui est le mystère
Stéphane Le Pape, le 20 Juin 2009